Légendes d'Aetherya

La Légende de la concubine et du garde du corps

La légende raconte que le village à l’extrême est de l’empire était le grenier des hommes. Bon nombre de lignées d’agriculteurs et d’éleveurs se succédaient sur ces plaines fertiles. À l’écart de la capitale, le bourg traversait les âges dans la tradition du travail de la terre. Hommes et femmes s’acharnaient toute la journée dans les champs, labeur toujours récompensé par les fêtes saisonnières et autres festivals des vendanges. La famille du bout du hameau comptait quatre membres. Le père, lui-même fils de céréalier, cultivait du blé avec l’aide de sa femme, son fils aîné et sa fille.

 Ce matin-là, il fut le premier dans les champs. Démarrant la récolte à grande brassée de faux, il n’aperçut pas un seul de ses voisins sur les parcelles attenantes. Après avoir formé un premier ballot, il comprit la raison de l’absence des autres travailleurs. Les épis se délitaient entre ses doigts, les grains de blé s’écrasaient à la moindre pression, suintant d’un liquide brun. Au même moment, il réalisa que ses bottes s’embourbaient dans le sol trop humide pour ses céréales. Le phénomène ne lui était pas étranger. L’année passée, la fin de la récolte fut perdue de la même manière. Sans pluie ni inondation, le sol s’était mystérieusement gorgé d’eau et l’excès d’humidité avait fait moisir les grains sur pieds. Mais cette fois, la récolte démarrait tout juste. La totalité de son travail semblait compromis. S’il ne pouvait sauver un minimum de grain, les futures récoltes aussi s’évaporeraient comme un rêve au réveil. Il abandonna ses outils sur place et quitta son champ en toute hâte, manquant de glisser sur ce terrain boueux.

Sur la place du village, bordée par la taverne et la maison du maire, les autres agriculteurs se pressaient déjà. Les voix s’élevaient en revendications pleine de colère, cachant à peine leur inquiétude grandissante. Le constat fut rude. Toutes les parcelles cultivables souffraient du même mal. Seuls quelques gens avaient pu récolter des grains encore verts, préservant la future semence. Le conseil des anciens fut réuni de toute urgence pour un sommet de crise. La foule s’impatientait devant la petite bicoque en bois du maire. Après une heure de délibération, il apparut sur le seuil, les bras levés vers le ciel pour réclamer le calme nécessaire à son allocution.

– Les anciens ont parlés. Aucune solution n’a été écartée, mais une option demeure la seule pour sauver le village. Nous savons tout l’amour que vous portez à vos terres, vos maisons, héritages de vos parents. Mais il est temps de les laisser reposer en paix. La terre a parlé. Nous ne sommes plus les bienvenus. L’émissaire part quérir l’aide de notre souverain dans l’espoir de se voir attribuer d’autres terres plus fertiles. Les dix jours qui lui seront nécessaires pour parvenir au château doivent vous servir à récupérer chaque grain qui peut être sauvé et à préparer vos affaires. Chers amis, ce n’est pas une défaite, c’est un renouveau.

En quête des bonnes grâces du souverain, le père de famille envoya ses deux enfants accompagner l’émissaire, estimant son aîné comme le plus vaillant du village et sa cadette comme la plus belle. Il regagna son champ en couple, tentant de sauver les épis qui pouvaient encore l’être.

Dix jours après, tous guettèrent le retour de l’émissaire. Le village n’était plus que l’ombre de lui-même. Les commerces n’ouvraient plus. La taverne fut réquisitionnée pour stocker les sacs de grains. Aucun feu de joie ne brûlait le soir. Mais des flammes brûlaient parfois dans la journée, au sommet de hautes piles de ballot, au milieu des champs. Le cavalier revint seul, il était midi. Cette fois-ci, tous attendirent en silence sur la place. L’anxiété se lisait sur les visages fatigués. Cette fois-ci, à sa sortie, le maire n’eut nul besoin de réclamer l’attention des villageois. Les yeux cernés le fixaient avidement.

– Bonne nouvelle, le roi accepte de nous accueillir sur les terres du château. À quelques conditions seulement…

Le soulagement fut bref. Des chuchotements perturbaient le silence. Le village n’avait rien à offrir qu’un souverain ne dispose déjà. Chacun craignait que le prix demandé soit au-dessus de leurs moyens.

– Un quart des productions seront réquisitionnées par le château. Céréales et bétail. Le reste des productions pourront être vendues au marché du château. Mais une taxe de dix pourcents sera appliquée aux bénéfices.

Un murmure de désapprobation s’éleva de la masse. Mais la gravité de la situation impliquait des sacrifices à sa hauteur. La foule se calma d’elle même après quelques minutes.

– Une dernière chose… Agréablement surpris par le potentiel de nos jeunes, le roi souhaite faire de sa concubine et son garde du corps nos deux voisins qui accompagnaient l’émissaire. Cela explique leur absence. Ils sont actuellement invités au château en attente d’accord.

Cette fois-ci, tous les regards se tournèrent vers le père de famille du bout du village. Céder son fils et sa fille revenait à se priver d’une précieuse main d’œuvre. Chacun le savait. Avant qu’il ne puisse protester, ses voisins vinrent spontanément proposer leur aide. Le fils de l’un viendrait lui prêter main forte chaque lundi de la semaine. Un autre s’engagea pour le mardi et ainsi de suite. Alors que l’espoir de tout le village reposait sur lui, il ne put refuser l’offre du roi.

La légende raconte que le village à l’extrême est de l’empire était le grenier des hommes. On raconte aussi qu’il fut le village natal de la concubine et du garde du corps du roi des hommes, célèbre pour avoir rallié des régions longtemps divisées par des querelles de territoire.

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* L’illustration de cette Légende représente un Royaume d’Humains (la présence de deux tribus humaines côte à côte)

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